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Dormeuse par Jean-Jacques Henner

29 Fév

Dormeuse, Jean-Jacques Henner, 1893, musée d'Orsay

Jean-Jacques Henner est un peintre alsacien membre de l’Académie des Beaux-Arts, à la production très riche que l’on peut aujourd’hui admirer dans le musée qui porte son nom, splendide hôtel particulier parisien qui fut la demeure d’un se ses contemporains, le peintre Guillaume Dubuffe.
S’il ne devait y avoir qu’un seul apôtre du roux, ce serait sans doute lui. La grande majorité de ses toiles nous montre des rousses, dans des décors souvent neutres ou italianisants, très reconnaissables par leur style vaporeux et leurs tons sombres. Henner peint régulièrement les mêmes sujets, exploitant les mêmes compositions plusieurs fois d’affilée, frôlant l’obsession par ses nombreuses répétitions.
En d’autres termes Henner est à mes yeux une sorte de collectionneur de rousses obsessionnel.
Quasiment toutes auraient leur place ici, mais cette « Dormeuse » a toujours plus attiré mon attention que les autres. Sa puissance érotique est évidente, ce n’est pas réellement une dormeuse, mais plutôt une jouisseuse, et j’imagine que la toile – si elle fut exposée – a dû choquer le public en son temps. Si elle n’avait pas le sexe glabre, ce tableau serait même à la limite de l’obscène.
Alors que la chevelure se distingue à peine, le sujet de la toile est pourtant la rousseur.  Elle n’est pas seulement présente dans les cheveux, elle est partout, elle enrobe le corps, le souligne et se mêle à sa nudité en fusionnant avec la peinture.
Le corps blanc infiniment désirable est traité avec une finesse et une attention qui contraste avec le fond du tableau, brossé lui très sommairement. Cet aspect brut est élémentaire puisqu’il est le cadre qui met en valeur cette rousse à la carnation délicate. Et les rousses ne sont-elles justement pas réputées pour avoir un caractère brutal, entier et tranchant ?
Où est-elle, que fait-elle, qui est-elle ? On ne voit pas son visage, le peintre ne nous donne rien d’autre à regarder qu’une femme nue largement offerte. La brume qui enveloppe le tableau participe à ces interrogations et évoque le mystère associé aux femmes rousses.
Les répliques des toiles d’Henner à l’infini me semblent être une façon pour lui de s’approprier cette rousseur qui lui échappe. Fixer une image par des mots ou des pigments est un bon un moyen de maîtriser son sujet, de le posséder. A moins que ce ne soit la rousse qui possède l’artiste…
Cette peinture incarne à nouveau toute l’ambivalence de la rousse. Le corps immaculé rappelle la blancheur de l’innocence, de la pureté et bien sûr de la virginité. Le corps est lisse, sans tâche, et sans poils non plus, ce qui renforce son apparence virginale. Inerte, elle semble faite de marbre, éternellement figée pour le plaisir des yeux. Sa peau ivoire nous emmène du côté des Cieux et de l’Eden, laissant peut-être le spectateur s’imaginer avec cette nymphe au septième ciel.
Mais la chevelure de feu nous redescend bien vite vers les Enfers. Le roux qui domine est celui du soufre, il rappelle le rouge du sang impur, de la passion et de l’énergie sexuelle. C’est celui des longues mèches de Marie-Madeleine la pécheresse. Nous voilà au cœur du fantasme masculin et de la dualité fascinante que les hommes projettent sur la femme, entre la chaste épouse et la succube embrasant les sens.
Le rouge de la vie et le blanc de la (petite ?) mort, si souvent opposés, sont naturellement réunis sur le corps des rousses. Les roussophiles ne me contrediront pas si j’affirme que celles-ci incarnent donc une synthèse inconsciente des fantasmes masculins.
Ce corps blanc est une page blanche, laissant celui qui le regarde libre d’y projeter tous ses désirs, ce à quoi je me serais employée avec ces quelques lignes. Merci Henner.

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