Tag Archives: Prométhée

Pandore par Jules-Joseph Lefebvre

26 Fév

Pandore, Jules-Joseph Lefebvre, 1882, collection particulière

Jules-Joseph Lefebvre fait partie de ces peintres académiques de la seconde moitié du XIXème siècle qualifiés de « pompiers » dont les toiles, roulées dans les réserves des musées, ont été oubliées. Pourtant célèbre de son vivant, remportant d’abord le prix de Rome, plus haute récompense décernée aux élèves des Beaux-Arts, puis trois fois médaillé aux grandes expositions de son temps, il est membre de l’académie des Beaux-Arts, professeur réputé et commandant de la Légion d’Honneur. Malgré tous ces honneurs, Lefebvre est aujourd’hui un peintre inconnu, seulement mentionné ponctuellement dans des ouvrages de spécialistes. Il est temps de redorer le blason de ceux qui ont été injustement dénigrés puis occultés au XXème siècle par le succès démesuré de l’impressionnisme.
Après cette longue présentation avec l’homme, passons maintenant à la femme.
Pandore est le pendant mythologique de la Lilith de la Kabballe et de l’Eve biblique et correspond pour les Grecs au mythe de la première femme.
Créée par Zeus pour se venger des hommes qui lui avaient dérobé le feu, elle est envoyée sur terre pour être donnée en épouse au responsable de ce vol, Prométhée. Alors que tous les dieux lui font un présent (son nom vient de pan = tout et doron = don), Zeus lui confie une boîte en lui intimant de la maintenir fermée. La version la plus commune est que Pandore, rongée par la curiosité, finit par ouvrir la boîte. Elle libéra alors tous les maux de l’humanité qui étaient contenus à l’intérieur, et le temps qu’elle referme le couvercle, la souffrance, la maladie, la vieillesse, la folie, la passion, la misère, la guerre, la famine et la tromperie s’échappèrent. Seule l’espérance n’avait pu sortir et resta emprisonnée.
Pour les Grecs c’est à nouveau une femme qui est originellement responsable des tourments des hommes.
Pandore a beaucoup inspiré les artistes du XIXème, leur permettant de symboliser l’ambivalence de la femme, sans pour autant lui conférer un caractère moralisateur comme avec Eve, la bouc-émissaire.
« Pandora » est par exemple le titre d’une nouvelle de Gérard de Nerval, dans laquelle il s’adresse ainsi à son héroïne : « Te voilà encore, enchanteresse, m’écriais-je, et la boîte fatale, qu’en as-tu fait ? (…) Où as-tu caché le feu du ciel que tu dérobas à Jupiter ? »
La réponse me parait évidente… il est dans ses cheveux !
Au vu du mythe de Pandore, rien d’étonnant à ce que Lefebvre perpétue dans cette toile celui de la rousseur en choisissant une rousse pour incarner la divine fautive.
Mais cette femme pensive assise sur un rocher incarne-t-elle le péché ? Elle semble surtout songeuse et cérébrale, enfermée dans ses pensées. Son bracelet et sa très longue chevelure me rappellent les attributs de Marie-Madeleine, la plus illustre des pécheresses repenties. Pandore pourrait ici méditer sur son forfait, peut-être en le regrettant. Elle est nue, comme Eve, mais aussi comme la Vérité puisque selon un proverbe « la vérité est toute nue ». Se dévoile-t-elle à nous humblement, dans son plus simple appareil, pour incarner un repentir ?
Elle est face à la mer, cette étendue d’eau abyssale qui symbolise l’inconscient dans nos rêves. Va-t-elle se laisser tomber dans la mer pour se sacrifier, et permettre à la femme une seconde renaissance ? Sans glisser dans des interprétations trop complexes, j’y vois plutôt une association avec la femme, dans tout ce qu’elle a de plus mystérieux, comme l’est notre inconscient. La mer, c’est aussi en psychanalyse la mère, la matrice, c’est à dire ce dont nous sommes issus. Pandore étant la première femme, la mer pourrait métaphoriquement la représenter.
Cet arrière plan nous autorise à projeter sur ce tableau ce qui nous vient de notre inconscient, et j’ai envie d’y voir un moment de doute. Pandore n’a peut-être pas encore ouvert la boîte, elle semble perdue, s’interrogeant sur ce qu’elle doit faire et ce qu’elle a envie de faire. Elle oscille entre ses pulsions et sa raison. La finalité de l’histoire qui ne penche pas en sa faveur condamne les attitudes passionnelles et déraisonnées, si caractéristiques des femmes, comme chacun sait… Notamment des rousses, auxquelles on attribue une personnalité instinctive et dangereuse qui a participé à leur stigmatisation.
Le repli sur soi, le questionnement et la remise en question, le face à face avec son inconscient, l’hésitation à ouvrir une boîte dont on ne sait ce qu’elle contient, tout cela fait que ce tableau est pour moi une allégorie de la psychanalyse elle-même.
Et si selon mon interprétation, Pandore est dans le doute, c’est qu’il nous reste une lueur d’espoir ! Discrète, elle est suspendue au front de Pandore sous la forme d’une étoile à cinq branches. Cette étoile pourrait être le symbole de l’âme – faisant écho ici à la mer – ou bien la lumière divine, celle qui nous guide et nous indique la direction à suivre, pour peut-être influer sur le geste de Pandore. L’étoile lui est en réalité souvent associée, et Lefebvre est coutumier du fait (voir ici). Elle représente donc de façon plus certaine l’espérance, celle qui est restée enfermée dans la boîte.
Avec ce tableau on voit ainsi que l’académisme peut ouvrir la voie au symbolisme. L’occasion de rappeler que Lefebvre eut parmi ses élèves Fernand Khnopff, artiste symboliste belge à l’imaginaire très mystérieux, et regorgeant de belles rousses énigmatiques.

%d blogueurs aiment cette page :