Tag Archives: palais

L’esclave blanche par Jean Lecomte du Noüy

14 Fév

Jean Lecomte du Noüy, "L'esclave blanche", 1888, Musée des Beaux Arts de Nantes

Venant d’achever une lecture sur un Orient magique et onirique, rien de tel pour reprendre ce blog qu’une belle odalisque.
Bien qu’il soit très académique dans sa thématique et sa réalisation, j’ai toujours trouvé ce tableau déroutant. Que vient faire une rousse à la peau nacrée dans ce qui ressemble fortement à un harem ? Et pourquoi la qualifier d’esclave alors qu’elle fume lascivement sur un tapis et des coussins brodés ? Les esclaves dans ce tableau, ce sont les deux femmes noires lavant et transportant du linge que l’on aperçoit en haut à droite et qui équilibrent la composition, coupées par le cadre comme si le peintre observait la scène d’un appareil photographique.
Cette rousse là ressemble plutôt à une favorite du sultan, évoluant dans l’opulence d’un harem fantasmé par les artistes du XIXeme siècle. La cigarette semble aussi anachronique que la rousseur et la blancheur de cette femme, quelque peu « désorientante ». On l’aurait plutôt imaginée fumer un narguilé, ou afficher un teint mat sous une chevelure épaisse et ébène, comme dans les magnifiques toiles de Jean-Léon Gérôme, qui fut d’ailleurs un des maîtres de Lecomte du Noüy. L’Orient au sens large est en effet à la mode et cette vague d’orientalisme devient pour certains un prétexte pour peindre des tableaux érotiques dans des décors dignes du palais de Topkapi, dont la richesse n’a d’égal que la nudité des femmes. Alors qu’un peintre comme Gérôme s’appliquait par ses recherches, ses voyages et ses lectures à recréer un Orient fidèle à ce qu’il était, la majorité des artistes ne faisait que l’imaginer et le reproduire en s’inspirant du travail des autres. Lecomte du Noüy fait partie des voyageurs, pourtant il livre ici une toile qui me parait à la limite de la fantasmagorie, et peu importe si l’on pouvait réellement trouver des rousses dans les harems de sultan. Cette esclave blanche est telle une perle, un bijou dans un bel écrin, entourée de vin et de mets délicats. Elle pose négligemment, avec élégance, uniquement parée de bagues et d’un pique doré ornant sa chevelure lâchée. Elle offre au spectateur un profil presque oriental et une vue sur son corps charnel sans que celui-ci ne soit trop découvert, laissant l’imagination faire le reste. Mais le tableau perdrait de son âme sans la présence de fumée s’échappant sur le fond bleu. Elle m’évoque les vapeurs des fumeries d’opium, du haschisch arabe, celles des paradis artificiels dans lesquels s’évadaient les artistes, propices à la langueur, la lascivité et la volupté. Ces discrètes volutes sont au cœur du trouble qui émane de cette peinture,  incarnant, et soulignant à la fois la sensualité de cette singulière amante rousse.

%d blogueurs aiment cette page :