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Phryne par Gustave Boulanger

7 Mai

Phryne, Gustave Boulanger, 1850, Van Gogh Museum d’Amsterdam

Lauréat des Beaux-Arts puis lui même professeur, Gustave Boulanger fut un grand défenseur de la peinture académique. Il se spécialisa dans les sujets orientalistes à la suite de ses voyages en Grèce et en Afrique du Nord. Ami du peintre Jean-Léon Gérôme avec qui il initie le style « néo-grec », il réalise des œuvres historiques avec un réel souci du détail visant à donner plus de crédibilité aux scènes de l’Antiquité. Sa vision de l’Orient n’en reste pas moins idéalisée, ou sublimée, s’inscrivant ainsi dans cette vogue d’exotisme « romantique » qui traversa les différents secteurs artistiques de son époque.
L’inspiration de sa « Phryne » provient des textes grecs antiques, comme on l’observe dans les motifs géométriques du carrelage et l’inscription brodée sur le coussin gauche (« ΦPYNH » : « phryne », qui en grec signifie « crapaud » en raison du teint jaune de la belle…).
Même si on le croirait à première vue, cette femme n’est pas une esclave de harem oriental, mais une prostituée athénienne du IVeme siècle av. JC. Ou plus précisément une « hétaïre », courtisane haut de gamme de la société grecque. Parmi ses clients et protecteurs célèbres, Phryne comptait Pline l’Ancien et le sculpteur Praxitèle, dont on présume qu’il l’utilisa comme modèle pour une Aphrodite (une copie est au Louvre).
Phryne a inspiré de nombreuses œuvres au XIXeme siècle, autant peintes que littéraires (Baudelaire, Rilke) ou musicales (Saint-Saëns, Gounod). Si elle a laissé son empreinte de la sorte dans les arts, c’est pour l’histoire de son procès et le mythe qu’elle a ensuite symbolisé.
Jugée pour impiété car elle s’était baignée nue un jour de fête religieuse, Phryne fut amenée devant l’aréopage pour répondre de son crime. L’orateur Hypéride, dont elle était la maîtresse, prit sa défense et arracha sa tunique pour dévoiler sa poitrine à l’assemblée. Tant de beauté ne pouvait qu’être justifiée par un signe de la protection d’Aphrodite. Phryne  fut alors acquittée par les jurés, de peur de fâcher la déesse, puis amenée triomphalement au temple de sa « patronne ».
Gérôme peignit cette scène en 1861, n’hésitant pas à la dénuder entièrement (profitant, comme toujours dans l’art académique, du prétexte du sujet historique pour permettre aux connaisseurs de se rincer l’œil en toute impunité).  Mais là où Gérôme illustre une femme faussement pudique, exposant sa nudité en prenant subtilement la pose et cachant son regard pour s’offrir d’autant plus, Boulanger nous livre une image toute différente de Phryne.
Celle-ci fixe au contraire le spectateur avec intensité, tout à fait consciente de ses charmes et ouvertement complice d’un plaisir exhibitionniste face aux voyeurs que nous sommes. Le miroir qu’elle tient dans la main droite ne nous laisse plus croire en la candeur que Gérôme essayait mollement de transmettre. Cette femme là est parfaitement au fait de la beauté de son corps et du pouvoir qu’elle peut en tirer sur les hommes, comme le prouve l’histoire de son jugement.
Phryne est ici représentée sur une couche aux draps défaits, assise sur sa robe blanche qui n’est plus que légèrement attachée à son bras, certainement après avoir reçu la visite d’un amant.
Le détail qui frappe et tranche avec toute la belle harmonie orientale du tableau est sans nul doute la surprenante chevelure rousse. Cette couleur de cheveux ne sied pas aux traits grecs de Phryne accentués par le peintre, mais elle synthétise la vision qu’il a de cette femme.
En France au XIIIeme siècle, Saint-Louis promulgua un édit obligeant les prostituées à se teindre les cheveux en roux, pour être reconnues et distinguées des autres femmes (le roux évoquant bien sûr le feu et la lubricité de Satan). Selon l’inconscient collectif qui en est issu, Boulanger insiste donc sur la profession de Phryne en la peignant rousse, ajoutant même par là une note de vulgarité et de provocation dans le contraste entre la chevelure, les sourcils et les yeux noirs. En associant Phryne à la rousseur, il alimente la légende des femmes rousses en tant que pécheresses notables, séductrices et manipulatrices. C’est aussi une façon d’autoriser doublement les spectateurs à fantasmer sur cette chair lisse et dorée, déjà offerte à tous du vivant de Phryne.
En dehors de sa perception classique et caricaturale de la rousseur, ce tableau est un magnifique nu, opulent et d’une grande force sensuelle, dont on rêve de pétrir la chair voluptueuse, façon d’honorer l’artiste par son patronyme…

L’esclave blanche par Jean Lecomte du Noüy

14 Fév

Jean Lecomte du Noüy, "L'esclave blanche", 1888, Musée des Beaux Arts de Nantes

Venant d’achever une lecture sur un Orient magique et onirique, rien de tel pour reprendre ce blog qu’une belle odalisque.
Bien qu’il soit très académique dans sa thématique et sa réalisation, j’ai toujours trouvé ce tableau déroutant. Que vient faire une rousse à la peau nacrée dans ce qui ressemble fortement à un harem ? Et pourquoi la qualifier d’esclave alors qu’elle fume lascivement sur un tapis et des coussins brodés ? Les esclaves dans ce tableau, ce sont les deux femmes noires lavant et transportant du linge que l’on aperçoit en haut à droite et qui équilibrent la composition, coupées par le cadre comme si le peintre observait la scène d’un appareil photographique.
Cette rousse là ressemble plutôt à une favorite du sultan, évoluant dans l’opulence d’un harem fantasmé par les artistes du XIXeme siècle. La cigarette semble aussi anachronique que la rousseur et la blancheur de cette femme, quelque peu « désorientante ». On l’aurait plutôt imaginée fumer un narguilé, ou afficher un teint mat sous une chevelure épaisse et ébène, comme dans les magnifiques toiles de Jean-Léon Gérôme, qui fut d’ailleurs un des maîtres de Lecomte du Noüy. L’Orient au sens large est en effet à la mode et cette vague d’orientalisme devient pour certains un prétexte pour peindre des tableaux érotiques dans des décors dignes du palais de Topkapi, dont la richesse n’a d’égal que la nudité des femmes. Alors qu’un peintre comme Gérôme s’appliquait par ses recherches, ses voyages et ses lectures à recréer un Orient fidèle à ce qu’il était, la majorité des artistes ne faisait que l’imaginer et le reproduire en s’inspirant du travail des autres. Lecomte du Noüy fait partie des voyageurs, pourtant il livre ici une toile qui me parait à la limite de la fantasmagorie, et peu importe si l’on pouvait réellement trouver des rousses dans les harems de sultan. Cette esclave blanche est telle une perle, un bijou dans un bel écrin, entourée de vin et de mets délicats. Elle pose négligemment, avec élégance, uniquement parée de bagues et d’un pique doré ornant sa chevelure lâchée. Elle offre au spectateur un profil presque oriental et une vue sur son corps charnel sans que celui-ci ne soit trop découvert, laissant l’imagination faire le reste. Mais le tableau perdrait de son âme sans la présence de fumée s’échappant sur le fond bleu. Elle m’évoque les vapeurs des fumeries d’opium, du haschisch arabe, celles des paradis artificiels dans lesquels s’évadaient les artistes, propices à la langueur, la lascivité et la volupté. Ces discrètes volutes sont au cœur du trouble qui émane de cette peinture,  incarnant, et soulignant à la fois la sensualité de cette singulière amante rousse.

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