Tag Archives: MacBeth

Ellen Terry as Lady MacBeth par John Singer Sargent

12 Mar

Ellen Terry as Lady Macbeth, John Singer Sargent, 1889, Tate Britain

Ce portrait est assez particulier dans l’histoire de l’art puisqu’il pourrait être qualifié d’ « ancêtre de la starification ». C’est en effet au XIXème siècle, notamment grâce à la photographie, que la célébrité d’actrices, chanteuses ou danseuses a pu naître et s’amplifier jusqu’à leur conférer un statut d’icônes. Même si le concept de « star » ne fait qu’émerger, Ellen Terry est sans doute la première anglaise à voir son image se répandre autant. Actrice très demandée, fréquentant le milieu artistique, elle s’est fait connaître dans de nombreux rôles Shakespeariens. Elle est le pendant contemporain de la française Sarah Bernhardt, dont la notoriété dû aussi beaucoup aux artistes, notamment aux affiches d’Alfons Mucha.
Véritable muse publique, on dit d’elle qu’elle exerce sur scène des « pouvoirs fascinants ». Parmi les artistes amoureux ou inspirés par cette femme on compte le peintre George Frederick Watts et la photographe Julia Margaret Cameron – évoluant tous deux dans la mouvance Pré-Raphaélite -,  les Esthètes Edward William Godwin et Oscar Wilde, ou encore le premier ministre Disraeli.
John Singer Sargent, peintre américain et portraitiste talentueux de la haute société, est donc l’un de ces nombreux artistes à avoir représenté l’actrice pour livrer d’elle l’image la plus célèbre. Elle y est immortalisée dans une pièce de Shakespeare, « MacBeth ». Ellen Terry a été tant photographiée qu’il est aisé de retrouver des clichés de cette pièce, jouée en 1888 avec John Irving, comme vous pouvez le voir ici.
On constate que la perruque et le costume ne sont pas des inventions du peintre, mais ceux qu’elle portait au théâtre. Si l’on reconnaît bien Ellen Terry avec son regard unique et ses sourcils sombres, on voit aussi que Sargent a transcendé le personnage pour lui donner une force et une exaltation que l’on peine à imaginer en regardant la photographie. Néanmoins cette puissance est sans aucun doute celle que l’actrice avait dû transmettre sur scène, pour inspirer le peintre de cette manière.
L’intrigue de la pièce se déroule au XIeme siècle et raconte l’accession au trône du premier roi d’Ecosse, MacBeth, par le biais de complots et d’un assassinat tramé par sa femme. Car si c’est lui qui commet l’acte, c’est en réalité Lady MacBeth qui le pousse à tuer son cousin pour obtenir le pouvoir. Mais ce succès sera immédiatement suivi de profonds remords et Lady MacBeth sombrera dans la folie avant de se suicider.
Le moment choisi par Sargent est celui où, enfin reine, elle place la couronne d’Ecosse sur sa tête, majestueuse, triomphante, et pourtant déjà saisie de panique. Son regard inquiétant et affolé sur son visage blafard montre toute la complexité de sa personnalité.
L’autre fameuse toile représentant Lady MacBeth est celle de Füssli (ou Fuseli), peintre anglais du XVIIIeme siècle à l’univers fantastique et cauchemardesque. On y voit la reine dans une de ses crises de somnambulisme, une torche à la main, l’air hagard et terrifié, semblant intimer à des esprits de s’éloigner d’elle, observée par deux témoins dont on présume qu’ils font partie de son imagination.
Dans les deux portraits, Lady MacBeth est rousse. Cette rousseur archétypale est celle de la dangereuse manipulatrice. C’est la rousse vénéneuse et tueuse qui personnifie les peurs que nourrissent les hommes à l’égard des femmes, qui leur sont parfois fatales. La couleur rouge est celle qui sied aux tempéraments violents et impulsifs. C’est aussi celle du feu qui les anime, des flammes de l’Enfer et des bûchers sur lesquels ont brûlait les sorcières (rousses bien entendu). Füssli y fait une référence directe en associant le flambeau aux cheveux de sa sanguinaire héroïne.
Dans la pièce de Shakespeare elle y est décrite comme une folle se lavant sans cesse les mains pour se débarrasser du sang du crime. Ce sang inonde la toile de Sargent de façon métaphorique par les deux longues tresses rousses qui coulent de la tête hallucinée d’Ellen Terry. Le visage d’une blancheur cadavérique tâché du rouge sang de la bouche et des sourcils rappelle lui aussi la mort et le meurtre dont Lady MacBeth est responsable. Elle parait regarder au loin quelque chose de terrifiant ; c’est déjà sa propre culpabilité.
La femme rousse, professionnelle dans l’art d’incarner un personnage lui permettant de s’identifier à sa couleur de cheveux, ne pouvait finalement pas être plus brillamment interprétée que par une autre grande spécialiste de rôles féminins. Ellen Terry avait-elle seulement conscience de tenir ce double jeu ?

%d blogueurs aiment cette page :