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Portrait de la princesse Sybille de Clèves par Lucas Cranach

21 Fév

La princesse Sybille de Clèves, Lucas Cranach l'Ancien, 1526, Fondation Weimar Classique

Une fois n’est pas coutume, je me permets une incursion au XVIeme siècle pour ce beau portrait de la Princesse de Clèves. Toute ressemblance avec une héroïne de roman serait purement fortuite car celle-ci est germanique. Elle s’appelle Sibylle von Jülich-Kleve-Berg et est l’épouse de Jean-Frédéric Ier, Électeur de Saxe et neveu de Frédéric III le Sage qui nomma Lucas Cranach peintre de sa cour.
La princesse est représentée ici en jeune mariée, et sera à nouveau portraiturée par Cranach, qui par son rôle et ses connexions, peindra aussi plusieurs fois son mari ainsi que leurs enfants.
On peut alors considérer que ce portrait est fidèle au modèle que le peintre connaissait, et que la jeune femme était réellement rousse. Cette fois, pas de fantasme, pas de symbolisme, pas de référence à la Bible, aux légendes, aux démones, aux sorcières, elle est simplement rousse et il n’y a pas plus à en dire.
…Vraiment ? Serait-ce possible ? Avant de tirer toute conclusion, attardons-nous un peu sur Cranach et sur quelques détails de ce tableau.
Cranach évolue en pleine réforme protestante, et en tant que peintre officiel il se doit de jouer un rôle dans les bouleversements politiques et religieux. A la cour de Saxe on trouve en effet un moine nommé Martin Luther, ami de Cranach et de Frédéric III qui l’accueille après que celui-ci ait été excommunié par l’église catholique. Car il faut peut-être rappeler que les idées de Luther qui consistaient à nier le rôle d’intercesseur de l’église au profit d’une foi individuelle basée seulement sur la Bible, n’étaient pas du goût du pape. Sans rentrer plus dans les détails, retenons seulement que les thèses de ce théologien firent vaciller les bases de l’église au point de voir naître une nouvelle église réformée, le protestantisme.
Souhaitant revenir au plus près des textes en s’éloignant des dérives du catholicisme (notamment le trafic d « ‘indulgences » qui consistait à racheter ses péchés au sens premier du terme, en donnant de l’argent au prêtre en échange de son absolution), le protestantisme se traduit rapidement en peinture par une certaine austérité virant à la moralisation.
Toute l’œuvre de Cranach s’inscrit dans ce contexte et l’érotisme très ambivalent qui se dégage de la plupart de ses femmes doit être interprété avec précaution.
Ici c’est peut-être la couleur noire de l’arrière-plan qui rappelle immédiatement le noir des vêtements des Huguenots et des Anglicans. Ce noir qui sied si bien aux rousses, mettant en valeur la brillance de leurs cheveux et la blancheur de leur peau. La chevelure de la princesse est en effet majestueusement mise en avant avec le rouge et l’ocre de la robe richement brodée selon la mode de la Renaissance. Les cascades de ses longues mèches ondulées sont aussi savamment disposées, semblant tomber non pas dans le dos, mais uniquement le long des bras, encadrant les manches de sa tenue.
Il est assez rare à cette époque de voir un portrait de femme aux cheveux lâchés, retenus par aucun bijou ni coiffe. La connotation est généralement assez négative et l’on sent donc que la volonté du peintre est d’attirer justement l’attention sur la chevelure du modèle.
Hormis celle-ci ce sont aussi ces yeux aux sourcils sévères qui frappent le spectateur. Les traits fins, la bouche pincée, la jeune femme regarde dans le vide, montrant son visage de trois-quart, semblant absorbée par ses pensées. Son regard n’est pas très rassurant et n’attire pas particulièrement la sympathie. Encore une rousse dont il est préférable de se méfier !
Peut-être a-t-elle les cheveux détachés car Cranach souhaite rappeler la jeunesse du modèle, fraichement mariée ? C’est surtout la couronne dorée composée de végétaux tressés qui ramène à la qualité d’épouse de la princesse. La couronne de fleurs d’oranger portée lors des mariages fait traditionnellement référence à la chasteté de la mariée. On pourrait donc s’en tenir au fait que cette couronne souligne le côté virginal de la jeune femme mais aussi son rang dans la société puisque la couronne est avant tout symbole de pouvoir.
Une femme dont il faut se tenir éloigné et qui porte un attribut de la puissance… Le lien avec la rousseur commence à se dessiner.
Cette couronne m’a en effet interpelée car elle ne ressemble à aucune autre, si ce n’est à celles que Cranach a déjà peintes sur certains de ses tableaux. Et pas n’importe lesquels : les portraits de Salomé, héroïne biblique qui par ses charmes et sa danse conduisit le roi Hérode à faire décapiter Saint Jean-Baptiste et lui offrir sa tête sur un plateau. Une femme dangereuse s’il en est ! Cette couronne de fleurs aussi fine qu’éphémère ne symboliserait-elle pas aussi la fragilité du pouvoir ? Celui de l’ascendance sur les hommes bien sûr.
Vous pouvez voir les Salomé en question ici, , et encore là.
Quand Cranach ne peint pas des Salomé, Judith (autre égorgeuse biblique) ou Eve (première des pécheresses), il montre des jeunes femmes extorquant de l’argent à de vieux maris manipulés ou bien des Lucrèce se suicidant pour laver leur déshonneur. L’intention est claire :  il faut faire attention aux femmes, ces êtres nocifs qui provoquent la chute des hommes. Les femmes doivent prendre Lucrèce comme modèle, ou tout autre personnage dont le sacrifice est valorisé.
La moralisation est donc bel et bien présente dans la peinture de Cranach, et ce portrait de noble dame ne déroge pas à la règle. La rousseur de son modèle,  associée à tout ce que l’artiste et la religion réprouvent, lui aura-t-il fait penser à une association avec Salomé, transmettant ainsi un subtil message à l’attention du mari et du spectateur ? Pour moi ça ne fait aucun doute, mais je vous laisse maintenant à votre libre interprétation.

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