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Lady Lilith par Dante Gabriel Rossetti

16 Jan

Lady Lilith, D.G. Rossetti, 1868 et 1872, Delaware Art Museum

Voici maintenant « Lady Lilith » (qui illustre l’en-tête de ce blog), l’un des plus beaux tableaux de Rossetti, chef de file de la Confrérie Pré-Raphaélite. Il y a tant à dire sur cette peinture que je ne m’attarderai pas à vous parler du Pré-Raphaélisme, qui sera sans aucun doute très présent en filigrane dans ce blog, et sur lequel je reviendrai plus en détails.
A première vue ce portrait pourrait être celui d’une femme perdue dans ses rêveries, scène intime du moment où, seule et en tenue d’intérieur, elle se coiffe les cheveux devant son miroir.
Mieux vaut se méfier de l’eau qui dort, car le titre de l’œuvre nous ramène tout de suite au mythe fondateur de la nature féminine,  celui de la première femme d’Adam, Lilith.
Lilith n’est pas présente dans la Bible, mais est citée dans la Kabbale, qui nous raconte son histoire. Avant la création d’Eve, Lilith serait née de la même terre qu’Adam, étant ainsi  naturellement son égale. Ayant refusé d’avoir une position soumise dans les rapports sexuels en étant en dessous d’Adam, elle se serait rebellée contre lui et aurait été chassée de l’Eden. Elle se serait ensuite transformée en serpent pour aller tenter Eve et se venger en amenant Adam à sa chute. On dit que par son désir insatiable elle serait devenue la première démone, préférée par Satan à ses succubes. Dans les textes elle est déjà dépeinte comme une femme à la chevelure rousse, mais à la peau sombre.
La référence à Lilith est doublement explicite dans ce tableau : par son titre, et par le sonnet inscrit sur le cadre, composé par Rossetti, également poète (voir en bas de l’article).
Celui-ci est intitulé « Body’s beauty » et est le pendant d’un autre sonnet, « Soul’s beauty »; beauté d’âme et beauté sensuelle, deux faces d’une même fascination pour la femme, qu’il décrit dans son recueil « House of life ».
Le poème évoque cette beauté féminine qui mène les hommes à leur perte, associant Lilith à un serpent envoutant qui les piège en les enroulant dans ses cheveux.
Le portrait prend donc un tout autre sens, devenant celui d’une femme fatale et rebelle, aspirant à devenir l’égal de l’homme, consciente de son pouvoir de séduction, dont sa longue chevelure dense et cuivrée en est le symbole.
On peut voir le miroir dans lequel elle se regarde comme une métaphore du thème de la Vanité, associé au flacon de parfum posé sur la console et à la couronne de fleurs sur ses genoux : tout est éphémère et appelé à se faner, la jeunesse comme la beauté.  Néanmoins l’œuvre n’est nullement moralisatrice, et si Rossetti souhaite faire passer un message, ce serait plutôt celui de la libéralisation de la femme.
On remarque en effet qu’elle ne porte pas de corset, son corps est aussi libre que sa chevelure. La robe n’est d’ailleurs pas sans rappeler celles que portaient les femmes esthètes (du mouvement de « l’Esthétisme ») contemporaines de Rossetti, lâches et floues, affranchies de la torture des corsets. Mais elle peut aussi être considérée comme la chemise de nuit de la femme s’apprêtant à rejoindre son lit… Le coquelicot dans le coin droit du tableau serait alors là pour évoquer le sommeil et la langueur (le pavot est la base de la morphine), mais pourrait aussi représenter la fragilité de la beauté, ou le rouge du désir.
Rossetti est très influencé par l’art et la philosophie médiévale. Les symboles des fleurs sont pour lui des messages récurrents qu’il aime à glisser dans ses œuvres. Les roses blanches qui entourent Lilith peuvent rappeler les fonds des tapisseries « aux mille fleurs » du Moyen-Âge, mais sont je pense surtout là comme symbole légendaire de l’amour. Symbole assez paradoxal puisque la rose blanche est un des attributs de la virginité de Marie. Toutefois ce contraste sied bien à l’image de la femme, et à celle de la rousse en particulier.
Le décor de la scène ajoute encore un peu plus de mystère : Lilith semble être dans un intérieur, sans doute une chambre, mais le miroir placé derrière elle renvoie le reflet d’un arbre dans un jardin. Est-il là pour rappeler le « jardin clos » de Marie ? L’Eden de Lilith ? Ou pour faire une association plus générale entre la femme et la nature ? Les toiles de Rossetti s’apparentent beaucoup au Symbolisme, et de nombreuses interprétations sont possibles.
Enfin que signifie ce petit ruban de satin rouge au poignet, que l’on remarque sur sa robe blanche ? Il me rappelle le lien en velours noir de l »Olympia » de Manet, seule parure d’une nudité crue et provocante, et signe très clair pour ses contemporains de son statut de demi-mondaine. Ici le ruban n’est peut-être là que pour jouer sur les couleurs en faisant écho au rouge du coquelicot et à celui des lèvres charnelles. Le rouge est aussi la couleur de la passion, ici opposé au blanc de la carnation pure, laiteuse et aguicheuse de l’épaule largement découverte. Mais le rouge- feu de la passion est bien sûr avant tout présent dans cette opulente chevelure érotisante qui est le sujet même du tableau.
Cette peinture fut commandée par le collectionneur Frederick Leyland en 1866 (le propriétaire  de la fameuse « Peacock Room » décorée par Whistler et qui lui valut sa chute… pour ceux qui seraient récemment allés à l’exposition « Beauté, morale et volupté » à Orsay). Le modèle qui avait posé pour Rossetti était l’une de ses « muses » régulières, la prostituée Fanny Cornforth. Mais alors que le tableau était livré, Rossetti demanda en 1872 à son détenteur de lui rendre l’œuvre pour la remanier. Il modifia tout le visage pour peindre à la place celui d’Alexia Wilding (cf portrait en bas de l’article), autre modèle habituel de l’artiste. On ignore si ce changement fut ou non désiré par son commanditaire, en tout cas il fut tout à fait apprécié, comme en atteste leur correspondance.
Cette sublime peinture est donc bien loin de la scène de genre intimiste et suscite un puissant désir en incarnant une femme rousse diabolique, mystérieuse et narcissique, consciente de son ascendant sur les hommes.
J’aime à penser que ce roux luxuriant que nous offre Rossetti est au final un symbole remarquable de liberté féminine.

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Sonnet « Body’s beauty » :

Of Adam’s first wife, Lilith, it is told
(The witch he loved before the gift of Eve,)
That, ere the snake’s, her sweet tongue could deceive,
And her enchanted hair was the first gold.
And still she sits, young while the earth is old,
And, subtly of herself contemplative,
Draws men to watch the bright web she can weave,
Till heart and body and life are in its hold.

The rose and poppy are her flowers; for where
Is he not found, O Lilith, whom shed scent 10
And soft-shed kisses and soft sleep shall snare?
Lo! as that youth’s eyes burned at thine, so went
Thy spell through him, and left his straight neck bent
And round his heart one strangling golden hair.

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L’unique photographie d’Alexia Walding :

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