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L’Emeraude par Alfons Mucha

18 Fév

L'Emeraude, Alfons Mucha, 1900, lithographie

Peintre, pastelliste, décorateur, sculpteur, dessinateur de bijoux, de vases ou de vitraux, Alfons Mucha est aujourd’hui surtout connu pour ses affiches de publicité et de théâtre. Ce grand artiste tchèque dû effectivement sa notoriété parisienne à la réalisation de l’affiche de la pièce « Gismonda » avec Sarah Bernhardt (autre rousse dont j’aurai l’occasion de reparler ici) mais il ne faudrait pour autant pas le réduire à ce seul talent. L’œuvre de Mucha est la quintessence de l’Art Nouveau, ce style éphémère très féminin (surnommé « style nouille » par ses détracteurs) qui marqua les années 1900 en investissant tous les arts décoratifs, faisant la part belle au monde animal et végétal, et au symbolisme de la femme.
« L’Emeraude » fait partie d’une série de quatre lithographies nommée « Les pierres précieuses ». Mucha est accoutumé à produire ce genre de variations autour d’un thème, comme « Les saisons », « Les heures du jour », « Les fleurs » ou encore « Les arts », en partenariat avec son imprimeur Ferdinand Champenois qui lui laisse beaucoup de liberté, leur production étant auréolée de succès.
Dans cette série, Mucha a choisi de personnifier la topaze, le rubis, l’améthyste et l’émeraude par une femme sur fond d’entrelacs et de motifs géométriques, chacune associée au premier plan à des fleurs. Tout comme il existe un « langage des fleurs », les pierres ont le leur et véhiculent des messages que des siècles de culture et de croyances ont forgé. Je regrette malheureusement de ne pas savoir identifier les espèces de fleurs qui sont représentées, et de n’avoir trouvé nulle part cette information.
Je me borne donc à constater que sur « L’Emeraude », Mucha a peint une plante évoquant un côté sauvage inadapté aux bouquets de salons, une plante indomptée dont les petites fleurs vertes pourraient faire penser à des bourgeons. Le printemps est justement l’une des associations traditionnellement faites avec l’émeraude. Cette pierre symbolisait l’eau et la pluie et avait disait-on la vertu de chasser les tempêtes, mais aussi d’aider les esclaves à recouvrer leur liberté ! La couleur verte et la pluie fécondante nous amènent ainsi au printemps et au renouveau du cycle de toute chose. C’est sans doute entre autre pour cela que le vert désigne l’espoir dans la tradition populaire.
Les quatre femmes de ces « pierres précieuses » ont toutes un air supérieur, posant comme de beaux objets à admirer de loin. Mais seule celle de l’émeraude fixe le spectateur de cette façon. Elle nous scrute avec froideur de ses yeux verts et pervers, comme une sorcière prête à nous jeter un sort. Elle porte dans ses cheveux un bijou en forme de serpent, dont la gueule ouverte se répète dans les motifs circulaires de la mosaïque en arrière-plan. Ses mains sont posées sur la tête d’une créature effrayante, là encore la gueule ouverte, découvrant ses crocs d’une manière menaçante. Pourquoi cette jeune femme au regard sombre semble-t-elle prête à mordre ou instiller son venin ?
Je passerai sur l’association traditionnelle du vert avec le roux, qui à mon sens tient plus du cliché publicitaire pour l’Irlande que d’une réelle complémentarité significative. Ce qui est plus intéressant en revanche c’est que l’émeraude proviendrait des Enfers et de la couronne de Lucifer, selon les légendes du Moyen-Âge. Le Diable est donc parfois représenté sous les traits d’un « être vert ». Le vert à cette époque est aussi associé aux personnes instables comme les fous, car les pigments utilisés n’étaient pas suffisamment forts pour que la couleur tienne. Le folklore des roux voudrait justement que leur humeur soit plus changeante que celle des autres, faisant ainsi de la rousse une femme inconstante et lunatique. Enfin la superstition qui veut que les comédiens ne s’habillent pas en vert viendrait de l’ancienne utilisation de substances nocives comme l’arsenic dans les produits de fixation des teintures vertes.
La femme qui représente la verte émeraude et qui est à la fois toxique, dangereuse et démoniaque ne pouvait être qu’une rousse. La présence du serpent, l’attitude inquiétante et l’agressivité de cette tête de monstre sont là pour le souligner.
Il y a donc semble-t-il beaucoup à dire sur cette simple affiche,  et l’art de Mucha n’est pas aussi nouille que l’on croit.

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