Nuda Veritas par Gustav Klimt

8 Mai

Nuda Veritas, Gustav Klimt, 1899, Österreichisches Theatermuseum de Vienne

Est-il besoin de présenter Gustav Klimt ? Sans doute le peintre européen le plus connu et apprécié après les impressionnistes, grâce aux multiples reproductions et produits dérivés… Néanmoins un mot tout de même de rappel, pour le replacer dans son époque. Klimt évolue à Vienne lors de son âge d’or, à la charnière des XIXeme et XXeme siècles. Contemporain de Schiele, Freud ou Mahler, il incarne le tournant vers la modernité que commenceront à prendre les artistes de la « Sécession ».
Klimt sera nommé président de cette union d’artistes en rupture avec l’art de l’école des Beaux-Arts. La Sécession souhaitait que l’art viennois se nourrisse d’influences internationales pour ne plus rester isolé, et ce afin de « rééduquer » ou affiner le goût du public. Elle promouvait notamment l' »art total », concept d’œuvres symboliques faisant appel à diverses formes artistiques.
« Nuda Veritas » est peinte par Klimt dans ce contexte, avant que lui même ne quitte la Sécession (étant en désaccord avec l’aspect non-lucratif que défendait certains de ses membres). L’idée d’art total est présente dans l’attention accordée au cadre, faisant partie intégrante de l’œuvre, et dans l’imposante citation de Schiller.
Klimt emprunte au poète romantique allemand la formule « Kannst du nicht allen gefallen durch deine That und dein Kunstwerk. Mach es wenigen recht vielen gefallen ist schlimm. », qui signifie « Si tu ne peux plaire à tous par tes actes et ton art, plais à peu. Plaire à beaucoup est mal ».
La phrase illustre l’intention de la Sécession de rompre ouvertement avec le goût bourgeois de référence, pour prôner un art véritable. Cette « véracité artistique » est ainsi synthétisée par les traits féminins de la Vérité, complétant la citation érigée au rang de devise pour une peinture élitiste et engagée.
Cette figure est une reprise de la petite personnification de la Victoire que tient Athéna dans ses mains dans la toile « Pallas Athéna » peinte l’année précédente. Klimt utilise les codes habituels de l’allégorie de la Vérité, la représentant nue avec un miroir tenu face au spectateur. C’est le miroir de la connaissance de soi, qui nous force à nous voir tel que nous sommes, reflets de cette Vérité qui se montre à nous sans artifice, dans le plus simple appareil. La Vérité n’a pas de masque, elle est forcément une femme dévoilée, incarnant la pureté de cette vertu.
Le mensonge, qui est lui paré de tous les vices, fait son apparition dans ce tableau sous la forme d’un serpent, menaçant la Vérité à ses pieds. Cette bête maléfique est l’ennemi des Sécessionnistes, à savoir le goût corrompu de leur société.
Le serpent est aussi dans l’inconscient l’attribut de la luxure, comme l’est le miroir de la Vanité, dans toute l’ambivalence de son symbole. Le tableau porte donc en lui une double signification : d’un côté la vertu de son allégorie, et de l’autre une puissance sexuelle se dégageant de cette même nudité, soulignée par la présence du serpent, animal phallique et néfaste.
Le sexe est l’élément central de la composition du tableau, avec la toison pubienne rousse mise en valeur par le blanc immaculé de la carnation. Il est extrêmement rare de voir des poils en peinture, l’image de la beauté de tout temps véhiculée correspond à un corps parfaitement lisse. L’œuvre avait ainsi fortement choqué le public. Pourtant le fait même que Klimt représente un sexe de femme non glabre est cohérent avec la vérité qu’il revendique en art, dont la première à respecter est celle de la nature (même s’il n’est pas à proprement parler un « naturaliste »). Cette allégorie est sans doute la première à être réellement dans le « vrai » puisque rien n’est caché.
L’atmosphère érotique et trouble de la toile trouve son écho dans la rousseur de cette femme nue aux courbes marquées, non idéalisée. La blancheur de sa peau est en adéquation avec l’aspect virginal de la vertu qu’elle incarne, et ses cheveux et poils roux ramènent à la concupiscence démoniaque du serpent.
Cette femme semble être une apparition, elle est à la fois réelle dans sa figuration, et irréelle. Son regard opaque, son attitude hiératique la font paraitre hypnotisée par on ne sait quelle force lointaine (ou intérieure). Les volutes bleues qui enveloppent les fragiles fleurs blanches qui tentent de pousser à ses pieds participent à cette ambiance de mystère et de fantasmes ; celle là même que les artistes associent aux femmes, notamment aux énigmatiques rousses prisées par Gustav Klimt.

2 Réponses to “Nuda Veritas par Gustav Klimt”

  1. crazycarot 26 octobre 2012 à 17 h 44 min #

    quel article intéressant ! j’adorerais votre avis sur sa représentation de Danaé 😉 merci pour ce magnifique blog, rigoureusement juste et esthétique, bravo !

    • Isla 7 décembre 2012 à 20 h 58 min #

      Merci beaucoup pour vos compliments, très encourageants ! 🙂

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