Archive | avril, 2012

Femme à l’orchidée par Edgard Maxence

9 Avr

Femme à l'orchidée, Edgard Maxence, 1900, musée d'Orsay

Ancien élève de Gustave Moreau et portraitiste talentueux, Edgard Maxence est un peintre symboliste et mondain aujourd’hui oublié, dont l’œuvre fut très imprégné de la peinture Pré-Raphaélite.
Cette « Femme à l’orchidée » est une des commandes que lui passa Justin Bardou, le propriétaire de la firme de papier à cigarette Job. Il s’agit ici de sa fille, Jeanne Bardou-Job, qui fut également peinte par George De Feure pour la marque. Les Job étaient de grands mécènes et les nombreuses œuvres qu’ils commandèrent aux artistes jouèrent un rôle important dans la notoriété de l’entreprise, comme en témoigne par exemple cette célèbre publicité de Mucha. Ce portrait de Maxence fut lui aussi exploité par Job sous forme de calendrier en 1901.
Il se dégage de cette peinture beaucoup d’élégance, de raffinement et de distinction. La cigarette n’est pas étrangère à cette impression car elle confère au portrait une certaine supériorité aristocratique, appuyée par le geste délicat de l’autre main relevant un voile transparent.
Une femme qui fume c’est à la fois inconvenant et terriblement séduisant. De ce contraste naît le sentiment d’une liberté revendiquée par une femme émancipée, éduquée et intellectuelle, qui est tout sauf vulgaire. Cette association d’idées a bien été comprise par Job dont les campagnes publicitaires montrent absolument toutes des femmes.
Jeanne Bardou-Job était brune, on le remarque à ses sourcils, mais surtout aux autres portraits qui ont ensuite été faits d’elle. Pourquoi Maxence l’a-t-il peinte en rousse ? J’y vois sans doute un hommage aux Pré-Raphaélites, car ce tableau tout entier semble faire honneur aux œuvres médiévales. L’arrière plan doré rappelle celui des retables byzantins ou des premiers tableaux italiens du Moyen-Age dans lesquels les personnages sacrés se distinguaient du commun des mortels en étant représentés sur un fond couvert de feuilles d’or. La robe fleurie ressemble plus à un costume de théâtre qu’à un vêtement 1900. Elle m’évoque les tentures aux « mille fleurs » tissées avant la Renaissance, et que les anglais des Arts & Crafts avaient remis à l’honneur fin XIXeme en produisant à nouveau des tapisseries ou reprenant ces motifs en papier-peint.
La nature végétale est partout, elle enrobe le modèle jusqu’à les confondre puisque le titre de l’œuvre est la « femme à l’orchidée ».
Le thème de la femme-fleur est un grand classique, notamment du symbolisme dont le principe est d’associer une image à un concept. L’orchidée est en cela très porteuse de sens car cette fleur symbolise la passion, la volupté et le mystère, et incarnerait à elle seule l’amour absolu et la femme idéale ! Est-ce pour cela que Maxence a peint Jeanne en flamboyante rousse en la coiffant d’une orchidée blanche ? Ha, si seulement…
Il a plus certainement choisi cette fleur pour son autre association, celle de l’androgynie. « Orchidée » vient d' »orchis » qui signifie  « testicule » en grec (allusion aux deux tubercules des racines de la plante). Elle représente à la fois la fécondation féminine et le sexe masculin ; elle est une métaphore de l’hermaphrodite, symbole de la réunion des contraires, de l’unité originelle, et selon Jung de la « totalité de l’âme », l’équilibre entre les deux pôles de notre personnalité, anima et animus. C’est aussi ce que suggère cette femme distinguée qui fume ostensiblement comme un homme, mélangeant les genres.
Liberté, impertinence, féminité et passion sont justement ce à quoi les rousses sont associées dans l’inconscient des artistes. Maxence a alors peut-être souhaité ajouter de la cohérence à la signification de son tableau en représentant son modèle en rousse. Ou bien était-ce pour la lumière de la couleur et l’harmonie des tons ? Contrairement à l’énigmatique geste de Jeanne, le voile ne pourra là-dessus jamais être levé…

Interlude : interview de Stéphane Rose

1 Avr

Stéphane Rose, auteur du roman « Pourvu qu’elle soit rousse » m’a fait l’amitié de répondre à quelques questions concernant son livre et ce que représente la femme rousse pour lui.
Bonne lecture !

Comment résumerais-tu ton roman ?

Deux ans dans la vie d’un homme obsédé par les rousses, qui va enchaîner les rencontres avec des femmes rousses qu’il chasse sur Meetic, tout en cherchant à comprendre cette addiction, c’est-à-dire lui-même. Un truc à mi-chemin entre le road-movie pornographique et la quête introspective.

Peux-tu nous dire ce qui a motivé la rédaction de « Pourvu qu’elle soit rousse » ?

Il y a des moments dans la vie où on a besoin d’écrire. C’est très cliché de l’affirmer mais c’est vrai, et c’est comme ça que tout a commencé : le besoin de coucher sur le papier cette obsession qui me consumait, sans doute pour l’apprivoiser et reprendre le contrôle de moi-même. Ca a commencé par des notes éparses sur une manière de journal intime. Elles se sont accumulées. Jusqu’au jour où un ami m’a demandé : et pourquoi tu n’en ferais pas un livre ? Comme je suis l’homme de tous les défis, je l’ai relevé.

Tu décris finalement la « roussophilie » comme une pathologie ; est-ce qu’on en guérit ?

Je la définis comme une addiction et la considère donc comme toutes les addictions : une pathologie dont on ne guérit pas, mais dont la prise de conscience de ce qui la motive permet de vivre harmonieusement avec, voire d’en tirer profit sans se faire mal. Merci la psychanalyse !

Au-delà des caractéristiques physiques, qu’est-ce qui fait la différence d’une femme rousse ?

Une rousse est dès la naissance et chaque jour de sa vie soit encensée pour sa splendeur, soit (le plus souvent) raillée et montrée du doigt pour tous les clichés qu’elle véhicule. Elle en tire une personnalité d’acier, fière et guerrière. Le « tempérament de feu » qu’on prête aux rousses ne vient pas seulement du cuivre de leur chevelure, il est aussi la conséquence de ce regard particulier qu’a le vulgum pecus sur elles.

Est-ce que le goût des femmes rousses prend nécessairement racine dans l’inconscient collectif lié à leurs cheveux ?

Cheveux, peau blanche, odeur, je ne sais pas, en tout cas quelque chose de mystérieux, de surnaturel. Pour moi les rousses sont des aliens qui m’attirent quand les autres humaines, plus normales, m’ennuient. Le goût des rousses est associé à la promesse de passer un moment unique (et pas seulement sexuel) avec elles.

De l’expérience de tes rencontres, les rousses construisent-elles une partie de leur identité sur le folklore et les fantasmes ancestraux ?

Certaines véhiculent plus ou moins consciemment et ostensiblement ce folklore, d’autres pas du tout. Certaines jouent de leur rousseur, d’autres non. C’est comme cette fameuse odeur de rousse : certaines l’ont et d’autres pas. Pour les rousses comme pour tant d’autres choses, il faut bien se garder de généraliser, il y  a autant de rousses que d’individus. Beaucoup d’entre elles ignorent d’ailleurs tout du folklore et des fantasmes qu’on leur associe. Je n’ai en revanche JAMAIS rencontré une rousse qui aurait renoncé à sa couleur de cheveux. A défaut d’identité, il y a comme un narcissisme qui me parait commun à toutes les rousses.

Selon toi, que synthétise finalement la femme rousse dans le regard masculin ?

Les flammes de l’enfer, c’est-à-dire le stupre, la promesse de voluptés rares et interdites. Formulé différemment : un bon coup. Mais un bon coup un peu sportif. Pas gagné d’avance. Qui va demander de la confrontation, physique et mentale.

Quels sont les tableaux de rousses qui te parlent le plus et pourquoi ?

Les rousses de Khnopff, qui illustrent le plus le côté fantomatique et surnaturel de la rousseur. Les rousses de Klimt, qui dégoulinent d’orange au point que ça en devient sexuel. Les rousses préraphaélites en général, pour le paradoxe qu’elles véhiculent entre leur rousseur perpétuellement pure, immaculée, presque enfantine, et l’aura de stupre qui leur colle à la peau.

Pourvu qu'elle soit rousse, Editions l'Archipel, 2010

Plus d’infos sur le livre ici : http://stephanerose.com/?page_id=175

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